Les couleurs ocres
par Charbel
Les couleurs ocres se mouvaient devant mes yeux, et
le son suave de la rencontre symphonique entre les glaçons et mon verre,
parvenait à mon oreille droite collée à la table. Je tournais
ma coupe d’élixir de l’oubli devant ce regard de loque humaine
qu’est le mien.
Affalé sur mon bureau, je n’avais rien à faire, j’attendais.
Pour passer le temps, je buvais. Attendre. Attendre quoi ? J’attendais
comme une femme aux côtés de son mec qui regarde un match de foot,
comme une femme qui espère un semblant de magie, une pointe d’aventure.
L’aventure, voilà ce que je voulais : que l’adrénaline
me prenne à la gorge. C’est pour cela que je me suis engagé
dans ce métier de détective privé.
Au lieu de pourchasser Moriati ou un tueur en série, je prends des photos
d’hommes ou de femmes qui trompent leurs conjoints. Je suis une bouée
de secours abjecte devant le naufrage sexuel des couples.
Je me dégoutte. C’est comme ce jour où je montrais à
un pauvre type les photos de sa femme dans une chambre d’hôtel s’apprêtant
à faire fricoti fricota avec un jeune dandy. Il pleurait devant moi,
il avait transformé mon cabinet en bureau des pleurs. Il prit conscience
qu’à chaque fois qu’elle n’était pas avec lui,
elle jouissait derrière son dos. Il sentit chaque jouissance comme un
coup de couteau dans le cœur, chaque relâchement de ses muscles étant
pris comme un foutage de gueule. Et là, après le choc, c’était
l’heure du confessionnal. Il me confit, comme à un psychologue,
que chaque rue de Paris, chaque station de métro, de l’itinéraire
entre leur rencontre jusqu’à mon bureau représentait quelque
chose. Qu’à chaque fois qu’il verrait « Pasteur »,
« Ménilmontant », « rue de Lappe »,
ou « Boulevard de Belleville » il aurait un pincement
aux entrailles. Ce gars se plaignait d’avoir des souvenirs, au moins il
en a lui.
Parfois ce sont mes clients qui me dégouttent. C’est comme cette
mère arménienne, ronde et décorée de bijoux, qui
m’a fait suivre son fils, pensant qu’il sortait avec une arabe.
Et que fut ma surprise qu’en fait c’était une juive que je
devais suivre. Car le père de cette fille, après avoir trop entendu
que son nouveau Jules était à chaque fois à moitié
juif, qu’il finit par croire qu’il était noir. J’avais
pris la photo des deux têtes blanches, et je ne leur ai rien dis sur leurs
origines religieuses.
Voici mon métier, paparazzi du peuple de la middle class.
Je m’étais assoupi, prenant mes paperasses comme oreiller. Les
yeux ouverts en fente devant ma bouteille de Johnny Walker, je faisais semblant
de ne pas entendre cette sonnerie qui me suppliait de venir ouvrir cette foutue
porte. Il me fallut tout le mal du monde pour décoller ma tête
de la table, et le courage d’un titan pour me lever et atteindre la poignée.
J’ouvris, une très belle jeune femme se tenait là, légèrement
plus petite que moi, menue, élancée, elle portait un tailleur
rouge et un pardessus bleu marine, le teint blanc d’une texture de pêche
ou de soie que l’on a envie de caresser, des cheveux roux sombre raccordés
en chignon et de grands yeux bleus en amende dans lesquels on pouvait lire toute
l’innocence et la naïveté de la personne. Elle avait l’air
de sortir tout droit d’un film avec Bogart. J’avais l’air
con devant elle, avec mes yeux éclatés, les taches de sky sur
ma chemise froissée, ma barbe d’une semaine et mes cheveux en pétard
qui portaient une mèche blanche ; trace de mayonnaise séchée
venue par un bout de grec qui devait giser sur ma table entre les dossiers.
A sa vue je devais représenter Al Bundi dans Marié deux enfants.
« Bonjour, lui dis-je.
Heu! Bonjour, je suis chez le détective Jacques Pienec ? me demanda
t-elle alors que mon nom était inscrit en gros sur la porte.
Oui c’est moi. Veuillez entrer. Excusez-moi, je faisais un petit somme
et je n’attendais personne. Ça n’excuse pas le bordel, mais
ça l’explique.
Ce n’est pas très grave, dit-elle de sa voix charmante et rassurante.
Asseyez-vous, je vous en pris. Et racontez-moi vos soucis.
Et bien voilà, je suis mariée depuis quelques années, et
depuis quelques mois mon mari s’absente le soir et ne revient que vers
quatre, cinq heures du matin…
Ça y est, ça recommençait.
Alors je voulais savoir s’il était possible que vous le suiviez
afin de voir s’il a une maîtresse.
Mais bien sûr que c’est possible. On ne me demande que ça,
des cas d’adultère. J’espère que c’en est pas
un. Je n’ai pas envie de faire pleurer une aussi jolie femme.
Merci, mais je ne vous tiendrai point responsable. C’est moi qui veux
la vérité.
Toute vérité n’est pas bonne à savoir.
Oui, mais là je n’en peux plus monsieur. Je suis malade et je ne
demande que deux choses, soit que l’on me guérisse, soit que l’on
m’achève.
Je vois. Ecoutez, donnez-moi son nom, une photo de lui ou une description, son
lieu de travail, ses horaires, et votre domicile. Et vous revenez me voir vendredi
soir. »
Elle me donna tout cela et me dit au revoir avec un léger sourire. Puis-je
repris ma place royale entre mes dossiers, afin de me préparer à
cette nouvelle mission pleine de rebondissements.
Le soleil me tira des bras de Morphée, je contemplais
ce lever du jour à travers ma bouteille vide. Il était huit heures.
J’avais encore les dernières traces du rêve de cette nuit,
quelques poussières du souvenir des images de cette femme, et mes caresses
sur son visage de velours me restaient à l’esprit. Je prolongeais
cette nuit par ce rêve éveillé, comme si je voulais replonger.
Je surgis à la surface des réalités quand apparut dans
mes pensées mon travail et surtout son mari.
Je sortis de ma léthargie et pris une douche pour bien me réveiller.
Ensuite direction trente-quatre rue de Seine, son lieu de travail. Il y tenait
une galerie d’art. Je me mis dans le café d’en face, afin
d’observer cet homme d’une quarantaine d’année, svelte,
élégant, et ridicule avec ses cheveux gominés. Il était
dix heures. Je commençais ma journée en commandant un café,
et fis mine de travailler sur mes dossiers.
A la fin de la journée, vers dix-huit heures, je le vis qui commença
à mettre son manteau. J’ai payé mon addition (penser à
faire facturer mes six cafés, ma salade niçoise et l’équivalent
d’une bouteille en whisky et en rhum). Je sortis, pris ma voiture et suivis
le suspect. Comme je savais où il se rendait, je l’avais devancé
en prenant un raccourci pour aller chez lui à Saint Mandé.
Ma bonne Renault vingt et un noire était plantée devant leur hôtel
particulier à côté du bois de Vincennes. Il devait être
minuit trente lorsqu’il sortit. Au même instant, j’aperçus
la silhouette de sa femme se mouvoir en ombre chinoise sur les rideaux du premier
étage.
Il démarra sa Mercedes cabriolet noire. Dés qu’il tourna
au coin de la rue, je démarrai, avec un peu de difficulté, ma
belle merde. Je l’ai suivi sur le périphérique extérieur.
Il sortit Porte de Pantin, prit la nationale trois et tourna à gauche,
un peu avant le petit Pantin. Je pris mes distances avant qu’il ne se
gare à côté des entrepôts qui longent le canal de
l’Ourcq. Il descendit puis marcha un peu en direction des berges. Je le
suivis discrètement. Il emprunta une passerelle et entra dans les autres
entrepôts de l’autre rive à côté du garage ferroviaire.
J’hésitais à le suivre. Je trouvais cela bizarre qu’il
choisisse un tel endroit pour réaliser ses galipettes. Entre les machines,
l’humidité, la puanteur… Oh! ça peut être un
fantasme. Curieux soit, mais il y en a qui font cela en plein Paris, au coin
d’une rue ou dans une cour intérieure. Peut être que la pénombre
et l’odeur d’essence les excitent.
C’est après cette dernière supposition qu’apparut
une péniche de plaisance, jetant ses amarres sur le quai de notre suspect,
que je suspecte, pour la première fois dans ma vie de « private
detective », d’un délit qui me restait encore à
découvrir.
Je le vis sortir avec trois autres types qui portaient de grandes plaques de
trois mètres sur deux, calfeutrées d’un papier sombre, qu’ils
mirent dans la péniche. Faisait-il de la contrebande de toiles de maître ?
Après qu’ils chargèrent leur marchandise, je reconnus deux
de ses hommes de main, un petit renoi chétif et un gros reubeu. Deux
bons petits gars qui m’approvisionnaient en shit, il y a quelques années
aux Courtillières ; depuis j’ai changé de drogue. Ils
traînaient de temps en temps le long du canal à peindre. Leurs
blazes respectifs : Flipper pour le petit et Twini pour le gros. Je me
demandais bien qu’est ce que deux lascars comme eux pouvaient bien foutre
dans ce biz. C’est alors que je me suis mis à m’intéresser
de plus près à Laurel et Hardy.
Je me suis réveillé, ce matin là,
sans la gueule de bois et dans mon lit. En fait mon appartement me servait de
bureau. Ou était-ce l’inverse ? J’ai accommodé
mon cabinet pour en devenir mon lieu de vie. Pas étonnant que ce soit
autant le bordel.
J’avais choisi ce matin, comme je n’avais rien à faire, pour
ranger tout ça. Au moins nettoyer. Les cafards ne me gênent pas,
c’est juste qu’il y en a trop. Le premier étage du vingt
rue de Crimée était devenu le garde manger de toutes les bêtes
rampantes du quartier.
Après avoir fait la femme de ménage une bonne partie de la journée,
c’est vers dix-neuf heures que je pris ma voiture pour me rendre aux Courtillières.
On ne se rend pas vraiment compte de la banlieue du haut du périphérique.
En plus du fait que les voitures passent sous leurs fenêtres, la bourgeoisie
exploite leur habitat comme socle publicitaire. Comme si le bruit et les odeurs
du boulevard ne les suffisaient pas, on leur coltine les lumières des
néons rouges, bleu ou jaune. C’est bizarre, je n’ai jamais
vu de pub vers Passy. Comme si après Porte de Clichy l’automobiliste
se foutait pas mal des pubs, et qu’il préfère que cette
voie polluante soit soignée. De toute façon, c’est
bien connu que le prolétaire est robuste. Et que même quand il
dort, il n’a pas besoin de calme. Il supporte tout.
Enfin, l’ambiance est tout autre dans les cités légèrement
en retrait de Paris. La lumière y est douce, des triangles jaunes distribuent
les entrées des barres. Les rues sont quasiment désertes, seule
des silhouettes hantent les halls d’immeubles ou la pénombre d’une
ruelle. Leurs visages ne s’illuminent que sous l’éclat d’une
lueur à leur torse. J’aime ces quartiers qui paraissent morts,
mais qui vivent par leur musique. Entre les différents sifflements :
de l’inspiration saccadée, qui appel les belles gazelles qui n’ont
pas de frères, jusqu’aux doigts dans la bouche qui donnent un sifflement
long et stylisé. Des sons de moteurs : de la VR6 à la compète
en passant par la cent trois ; des sirènes de police, d’ambulance
et de pompier ; les réacteurs des avions qui passent ; les
cris, les enfants qui jouent ; bref tout cet univers routinier en dehors
des clichés du vingt heures.
Je traînai un peu dans le quartier, jusqu’au moment où apparut
mon duo préféré qui entra dans le hall D. Il était
vingt-trois heures.
C’est vers une heure qu’ils sortirent de l’immeuble avec un
scooter. Je me dirigeai vers ma voiture, et dés qu’ils sortirent
de la cité je me mis à les suivre.
Ils m’emmenèrent jusqu’au boulevard de Belleville. Où
ils stationnèrent entre deux camionnettes. Flipper sembla faire le guet
pendant que l’autre tentait de forcer la porte d’un camion peint
par Moze. Twini, une fois à l’intérieur, la démarra
sans grande difficulté.
Et retours aux entrepôts de Pantin. Je commençai à comprendre
ce qu’il se tramait : de la contrebande d’œuvres urbaines.
Ce matin, je ne sais pas pourquoi, ce fut le réveil
qui, par une annonce radiophonique, m’ouvra les yeux. Il était
dit qu’un homme fut retrouvé électrocuté sur les
rails de la ligne cinq. C’est un coureur matinal de la piste cyclable
de l’Ourcq qui le découvrit. Il s’agissait de Flipper. Je
ne comprenais rien. Je le vis la veille, voleur de camionnette, et ce matin
il était mort. Je pris mes affaires et sortis pour me libérer
les neurones.
Je me promenai dans mon quartier, quand je vis Twini assis dans le bar du Goutte
vin. J’ai décidé d’y entrer pour taper la discute.
« Salut, lui dis-je. » Il me regarda de ses yeux rouges
et brillants.
Ah! oui. Ca va, bien ?
Bien. J’ai entendu pour ton pote.
Il prit son café en tremblotant.
Je suis désolé. Je suis au courant pour votre bizness avec Silmani.
T’es pas un keuf ?
Non, détective. Sa femme m’a engagé pensant qu’il
avait une maîtresse. Alors qu’il traitait avec vous.
Ouais, il nous a demandé, il y a deux ans, de voler des cametarres peints
qu’on découpait ensuite et vendait à de riches collectionneurs
cainris. Parfois on faisait de faux Jonone sur des rideaux de fer que Silmani
nous achetait. Même une fois on a vendu des façades de boites aux
lettres qui sourient, imitation André, à une bande de japonais.
Jusqu’au jour où l’on a commencé à voler ses
clients. Et Flipper stockait un peu de coke dans le hangar. On s’est fait
avoir hier. Je l’avais pourtant dit à Flipper de faire gaffe. Mais
il n’en faisait qu’à sa tête. J’aurais pas dû
le laisser hier.
Donc il s’est fait refroidir.
Bien sur, c’est un meurtre. Comment faire disparaître un grapheur ?
Tu te débrouilles pour qu’il s’électrocute sur les
rails. Personne ne va se poser des questions, ou se douter de quelque chose.
Et toi ?
Quoi moi ? Moi je pars. Il y a un train pour Barcelone dans deux heures.
J’ai de la famille là bas. Au moins je serrai loin d’ici.
Tu veux que je te dépose ?
Si ça ne te dérange pas, ce serrait sympas. »
Je l’ai accompagné à la gare d‘ Austerlitz. Puis,
après que son train parte, je suis rentré chez moi.
En ouvrant la porte de mon appart-cabinet, madame Silmani
se tenait là, assise sur mon bureau, les jambes croisées et les
cheveux lâchés tombant sur le haut des reins.
Comment êtes-vous entrée ?
La porte était ouverte.
J’avais comme l’impression qu’elle se prenait pour Jessica
Rabbit. Ensuite je lui ai tout expliqué sur les virés nocturnes
de son homme. Elle baissa la tête, une larme tomba sur le planché.
Puis elle me regarda, me fit un sourire et me demanda de ne rien dire à
la police.
Elle me régla, puis s’en alla.
Je pris un verre, le remplis de whisky et mis deux glaçons. J’ai
posé ma tête sur la table, me retrouvant ainsi à la case
départ. Après quelques instants de bonheur je me retrouvai seul,
avec mon verre, en attendant toujours la même chose devant les couleurs
ocre.
On frappa à la porte. « entrez, dis-je. » Un homme
entra. « C’est pour un adultère ? »
Il me regarda avec son regard de fauve et me dit avec une grande froideur : « Non. »
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