Mélodie

par Charbel

 

Je suis le genre de personne que personne ne remarque. Je marche dans la rue, passant devant les gens comme une simple ombre. Un mouvement de plus dans le champ visuel de la ville. Je suis ce que l'on appel une fille insignifiante. Trop ronde pour que les garçons attrapent un torticolis à ma vue, pas assez belle pour que les filles jalousent de moi.
Et franchement je m’en fous. On ne me fait pas chier dans la rue avec des : « hep, mademoiselle, vous êtes ravissante. Vous savez ? » ; des mateurs qui me fixent pendant une plombe ou encore avec des sifflements ou des mains au cul.
Mais qu’est ce qui fait que les mecs se retournent ou s’intéressent à une fille ? Le corps. Comment nous le mettons en valeur. Une fille, pas spécialement jolie ou pas très bien foutue, peut tout mettre en œuvre dans ses artifices vestimentaire pour attiser le regard masculin. Par un textile qui moule certaines formes ou un maquillage qui amplifie un regard et les mimiques de notre faciès. Maintenant si nous vivions tous nus et sans l’existence des cosmétiques ; que sera notre critère de beauté ? Etant donné que la nudité pure n’est pas spécialement attirante. Que chacun d’entre nous, nous possédons un ptit bourrelet ici ou là, un cul trop bas, des seins pas très ronds et asymétriques… bref nous avons tous et toute notre ptite erreur de fabrication.
Une petite erreur qui rend la personne unique. Une ptite marque de personnalité, une empreinte de caractère, une touche d’intimité. Un corps n’est pas sexy en soit. Ce n’est que dans un lit, sous la couette, les peaux qui sentent la chaleur de l’autre, que l’on est charmé par ces différences corporelles. Ce n’est que dans l’intimité qu’un corps devient séduisant.
Peut-être qu’à ce moment là, dans un monde nudiste, on remarquera la ptite boule parfaite que je suis. L’alchimie entre ma poitrine volumineuse et la cambrure de mes grosses petites fesses. Un accord digne des calculs du carré d’or entre les différentes parties de mon corps. Il m’arrive de m’exalter de toutes ces lignes, donnant lieu à de magnifiques arabesques, que je modèle à ma guise en caressant mes volumes.
Mais bon, dans nos sociétés, le fait d’être ronde est exclut, bannit et interdit. Les mecs ont honte de se retrouver avec une fille comme moi. Peur du regard des autres, surtout des railleries et des blagues de leurs potes quand ils se retrouvent ensemble.
Depuis mon enfance on me qualifie de deux manières : grosse et bête. Puis d’une troisième manière qui contraste à merveille avec ses précédentes: surdouée.
Je suis la grosse des autres, leur ptite boule frustrée que l’on pense rassurer en lui disant cette phrase mythique dans de telle circonstance : « la véritable beauté est intérieure, tu sais. » Oui, mais je suis con de l’intérieur. Une bonne à rien, qui fait une gaffe à chaque fois qu’elle touche quelque chose. Rien, n’y personne n’est à l’abri de ma maladresse.
Et à côté de la grosse connerie que je suis, on me trouve surdouée. Après tout ce qu'on me reproche d’abjecte, on m’apprécie grâce à une seule qualité : ma capacité à m’exprimer devant un piano. Ma seule utilité dans ce monde est de procurer du plaisir aux oreilles des gens. Ils restent en émois devant ce génie de graisse sortant les yeux fermés, de ses doigts boudinés, une symphonie qui lui sort des tripes.
Il faut dire que mes parents ont eut une vision prophétique en m’attribuant ce prénom : Mélodie. Je ne suis bonne qu’à remplir des salles de douze mille personnes, que par le pouvoir de mon nom et d’un seul piano à queue posé sur la scène. Seulement, ma capacité à exprimer quelque chose de beau et de sincère ne sort que par le biais de cet instrument. Mon appellation de génie ne vient que du fait que chacune de mes représentations est le fruit d’une improvisation. Chaque enchaînement d’accords est unique. De ma bouche il ne sort pas grand chose, à par des bêtises. Sinon le reste du temps, j’ai le nez en l’air à scruter les nuages ou les étoiles et quand on me parle, je fais mine d’écouter alors que je n’ai rien compris. Toujours à l’ouest, je suis, au nez des autres, chiante et bizarre. Si l’on m’aime et que l’on s’intéresse à moi ce n’est que grâce à ce talent à la con. Sans ce truc, je ne suis qu’un amas de cellules qui ne sert à rien, pour rien et pour personne.

Je suis sur le quai de la station Buzenval. J’attends, les oreilles envoûtées par le son d’Asian Dub Foundation, le métro en direction de pont de Sèvre. J’assiste à un clip : les gens qui marche en cadence sans le savoir sur le beat qui tape à mes tympans. Entre ceux qui sortent des couloirs, et ceux qui attendent pressés, stressés ce foutu train, ils se présentent à moi comme les danseurs d’une comédie musicale. Une fois que les wagons bleu approchent du quais sur une mesure mécanique : le crissement des freins et les « clac choug »d’ouverture des porte, je laisse passer les gens trop pressés de poser leur fesses. Il reste une place à côté des fenêtres. J’embête les gens de ma maladresse à faire passer mes volumes entre leurs jambes. Et je pose mes deux sacs d’arrière train.
En face de moi se trouve un mec. Je bloque sur lui. Non pas parce qu’il est beau, mais parce que ce garçon d’une vingtaine d’année est en train de lire Alice au pays des merveilles, et que sur la quatrième de couverture est collé un tract de marabout, qu’il tient du bout de ses doigts. Je m’amuse à lire ce que j’arrive à percevoir de cette pub du professeur Mohamed, grand voyant, guérisseur efficace et sérieux. Il prétend nous voir clairement comme dans un miroir… Je pense donc qu’il n’a pas de problème de vue. Il aide à résoudre tous les problèmes, même désespéré d’amour, d’argent d’examens, d’impuissance sexuelle et d’obésité. Evidemment son grand pouvoir permet d’obtenir des résultats visibles au cours de la semaine. Et bien sur le charlatan est payé après résultat. Il ne doit encaisser que les acomptes.
Je rebloque sur le mec. C’est beau un garçon qui a le regard plongé dans une page. Les mimiques du visage qui se mettent à danser suivant les lignes lues. Il a l’air ailleurs, alors qu’il se trouve devant moi. On a presque honte à vouloir le déranger, l’arracher du pays imaginaire. Peur qu’il tombe du pays des merveilles et qu’il s’écrase devant mon aspect de reine de cœur.
Je déplace mon regard sur la vitre qui donne sur les parois du tunnel du métro. Je reste sur les formes chromes et noirs des graffitis qui passent devant mon iris. Puis une douce voie m’interrompt dans ma visite de cette galerie d’art :
Excusez-moi, mademoiselle.
C’est lui. Il est descendu de son univers pour m’adresser la parole. Il pouvait très bien demander son truc à la fausse pétasse blonde qui se trouve à côté de moi. Mais il ne l'a sûrement pas remarquée.
Je lui réponds.
Oui.
Vous êtes bien Mélodie Sane ?
Qu’est ce que je vous disais ! Il va me féliciter, puis me demander de faire un autographe sur une page de son livre.
Oui c’est moi.
Je suis parti à presque tous vos concerts, et a chaque fois vous m’avez transporté…
Au pays des merveilles ?
Il rigole.
Presque, mais je préfère tout de même votre envoûtement à celui de Lewis Carroll.
Vous me flattez ; monsieur ?
Romuald…
Et il s’excite.
C’est vrai vous, vous dégagez une telle énergie devant votre clavier, que vous me mettez en transe. Presque en état de jouissance.
Je suis tombé sur un cinglé.
Votre mélodie met en émoi tous mes sens. Vous m’évaporez de l’intérieur, jusqu’à me faire flotter dans les airs d’une autre dimension…
C’est ça, c’est bien un cinglé.
C’est comme…
Ah! il est en manque d’inspiration.
C’est… Vous êtes ma pensée agréable, ma ptite poudre magique pour voler, me décoller de ce monde.
Il est complètement taré. Mais c’est tellement mignon de voir un garçon se mettre dans un tel état, même si ce n’est que pour ma musique, que je dois dire que je suis séduite de sa prestation et de son ptit syndrome de Peter Pan.
Nous restons un moment les yeux dans les yeux. Moi toute rouge et souriante, lui les yeux brillant avec un léger sourire.
Puis il se met à dire :
Vous remplacez tous les L.S.D. et autres tripes hallucinogènes.
Je digère mal cette dernière allusion. Même si je sais très bien qu’il s’agit là de la ptite boulette qui surgit quand on n'a rien à dire, pour casser le blanc. Il faut laisser couler ce temps mort, cette pause qui établi notre bien être avec l’autre. Mais ça c’est les mecs ! Ils paniquent quand ce laps de temps leur pèse trop lourd.
Je fronce les sourcils et lui lance :
Ca fait plaisir d’être comparé à une drogue ! Une ptite pastille ronde qu’on achète, qu’on ingurgite et dont les molécules vous font vibrer. De toute façon, c’est tout ce que je suis : un agrégat de molécules qui fait vibrer des milliers de personne en même temps.
Il me lance un regard de chien battu et me dit :
Ce n'est pas ça que j’ai voulu dire.
Nous approchons de Miromesnil.
Vous l’avez dit… Et je descends ici.
Moi aussi.
Mon désappointement me fait bousculer tout le monde dans ma course. Le saligaud me suit et, arrivés sur le quai, m’attrape par le bras. Je me retourne. Je suis autant tétanisée qu’envoûtée.
Ecoute, depuis que je t’ai vu la première foi à ton concert, j’ai été sous le charme de tout ton être. Et ce que tu sors de tes tripes me fait kiffer.
Je ne sais pas par quelle réaction chimique de son cerveau il a été foudroyé, mais cette même réaction est en train d’enflammer mes entrailles.
Il s’approche de moi. Je recule doucement, cependant la force gravitationnelle de son regard prend emprise sur mes lèvres ; qui s’empressent d’agripper les siennes.
Nous sommes là, tous les deux enlacés, au beau milieu du quai devant les yeux des métropolitains qui assistent à la formation d’un couple. Je suis sur un nuage, c’est trop beau pour être vrai.
Tien ! Un coussin ? Non, c’est Mon coussin. C’est mon drap, mouillé, sur mon lit, dans ma chambre.
Je me suis, encore une foi, fait berner par Morphée. Je regarde ma pendule, les aiguilles indiquent quatre heures du matin. La garce, elle me réveille en plus à cette heure là ! Elle ne pouvait pas faire durer le plaisir plus longtemps, la salope ? Elle te fait croire que… Puis au dernier moment, au meilleur, elle coupe.
A croire que les dieux antiques se foutent de notre gueules. Vénus et Apollon qui ordonnent les canons physiques de nos sociétés ; l’autre géant avec son trident, qu’on se demande qu’est ce qui va foutre avec dans la mer ; ou ce grand con poilu perché sur son nuage à envoyer des coups de foudre à tout berzingue ; et l’autre ptit con, avec son visage d’ange, qui fait mumuse avec ses flèches empoisonnées.
A moins que, comme tous les dieux, ils essaient de te faire comprendre quelque chose par leurs agissements. Que la vie coule comme dans nos rêves et que l’am…
Oulalaaaaaaaa ! Mais, qu’est ce que je raconte moi ? Faut que j’arrête ! Ca ne me réussit pas de me prendre la tête avant de m’adonner aux bras de Morphée.
Allez, encore un autre bon rêve sous la douceur de ma couette, demain est un autre songe.

 


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